Pierre Rondeau, économiste du sport et chroniqueur chez RMC, pose son regard sur le retard de professionnalisation des arbitres féminines, et distribue les bons points pour la suite.

D’une part comment expliquez-vous le retard de professionnalisation de l’arbitrage féminin par rapport au masculin ? Et d’autre part la médiatisation tardive du football féminin ?
À mon sens c’est culturel. On l’a encore vu récemment avec les propos homophobes, le football est considéré comme un sport hétéro-normé (machiste), qui véhicule des valeurs de virilité, de force, de courage. Et qui de fait n’est pas associé à la pratique féminine.
Quand on prend les anciennes activités extrascolaires des jeunes filles et garçons, les premières faisaient de la danse et les seconds du foot. D’un point de vue générationnel et culturel dans le football européen la pratique féminine est mise de côté. (45 à 70 interdictions…). Des textes des années 50 de scientifiques montraient que la pratique du foot par les femmes était contraire au bien être à la fois physique et psychique. Au delà des barrières conscientes et inconscientes, les instances avaient interdits la pratique du football féminin.
Les années 90 ont permis l’émergence de la pratique du soccer outre atlantique. Au départ le football y était considéré comme un sport féminin. Les filles pratiquaient le soccer et les garçons le basket ou le foot US. Cela s’est développé à la fois économiquement et médiatiquement sur le territoire américain. La Scandinavie, a aussi fait de gros efforts sur la lutte contre les inégalités. C’est ensuite arrivé en France avec la « superstar » Marinette Pichon. Elle a ouvert la voie à une nouvelle génération. Et dans les années 2000, Jean-Michel Aulas a fait beaucoup pour le développement du foot féminin en France, pour sa popularité et sa médiatisation.
Aujourd’hui, ça en est où ?
Ça reste extrêmement faible en termes de droits télévisés, de médiatisation, mais ça commence à se développer. C’est intéressant pour les chaînes. Je pense que ça prends la très bonne trajectoire face à la « chèreté » du foot masculin. Un exemple très pragmatique : l’audience du foot féminin est certes plus faible que celle du foot masculin. Cette année un gros match de D1 Féminine Lyon-PSG c’est 900 000 téléspectateurs, contre 3 millions pour une belle affiche de Ligue 1. Donc il y a un écart de 1 à 3 entre masculin et féminin. Les droits télévisés c’est 6M pour les filles 740M pour les hommes. L’écart est bien supérieur de 1 à 3. Donc pour les chaînes de télévision c’est excessivement rentable. Payer pas cher pour beaucoup d’audience. 900 000 pour une chaîne TNT c’est énorme. Donc ça ne peut qu’embrayer un développement du foot féminin.
Les arbitres femmes sont aujourd’hui en moyenne largement moins bien payées que les hommes. N’est-ce pas un cercle vicieux ?
Pour inciter des gens à devenir arbitre d’un sport, il faut que le sportif de ce sport soit très bien rémunéré. La rémunération moyenne d’un arbitre français homme c’est 150 000 euros par an. C’est une rémunération énorme mais dans un foot qui dégage autant d’argent c’est normal. Ça attire la convoitise et ça permet de créer une nouvelle classe d’arbitre professionnel. Dans le foot féminin, dès lors qu’il y a beaucoup moins d’argent, la volonté de devenir arbitre est donc forcément moins forte.
En septembre prochain, la FFF lance un plan de semi-professionnalisation de l’arbitrage féminin, qu’en pensez-vous ?
Chaque club professionnel pour avoir sa licence (7M de droits télévisés par an à minima) devrait se voir obligé de créer une section féminine. C’est extrêmement rare aujourd’hui une section féminine professionnelle. Il faudrait aussi soutenir le développement professionnel du football féminin, tant en D1 qu’en D2.
À l’âge de 13/14 ans on interdit la mixité dans les clubs et des clubs locaux n’ont pas de sections féminines à 14 ans. Des petites filles, qui jouent très bien, doivent donc s’arrêter car il n’y a pas de section féminine. Une perdition : si elles n’étaient pas devenues joueuses, elles auraient pu devenir arbitres. C’est très bien ce plan de semi-professionnalisation, ça va dans le bon sens, mais il faut aller plus loin et booster la stratégie sportive.
Pensez-vous que la Coupe du monde féminine en France puisse avoir des retombées économiques importantes ? Et notamment pour le développement de l’arbitrage féminin ?
Mécaniquement on devrait voir s’opérer un cercle vertueux. Si à la fois elle est organisée à domicile et, double variable, si l’équipe nationale réalise de bonnes performances, ça ne pourra soutenir que l’ensemble du secteur, à la fois pour les licenciés, les clubs et les arbitres. Les matchs seront retransmis à la télévision donc plus de fans et donc potentiellement plus d’arbitres.