Football français
Le plafond de cuir se dégonfle
Plus que la VAR (arbitrage par assistance vidéo) ou la réforme de la Ligue des champions, un changement fondamental s’opère actuellement dans le football français : des femmes commencent à arbitrer des hommes.
Préparez-vous, elles arrivent. Le football, longtemps étiqueté « sport hétéro-normé », vient de prendre un virage retentissant. Le 28 avril dernier, une femme a arbitré un match de Ligue 1, 87 ans après la création de cette compétition. Mieux vaut tard que jamais. Au delà du visage de la pionnière que représente Stéphanie Frappart, c’est la féminisation globale du football français qui vient d’éclater au grand jour. Un timing loin d’être anodin à quelques mois d’une Coupe du monde féminine organisée en France du 7 juin au 7 juillet 2019.

Ce tournoi sera une occasion en or de capituler sur le chemin parcouru depuis 2012, date du plan de féminisation « à tous les niveaux » du football entrepris par la FFF, avant de basculer dans un nouveau cycle vertueux, grâce au plan de semi-professionnalisation de l’arbitrage féminin prévu pour la rentrée prochaine.
Un sport longtemps hétéro-normé
« Quand j’ai commencé l’arbitrage il y a 5 ans dans mon district, je n’ai aucun souvenir d’équipes féminines dans les villes. Je pense que le football était encore un sport exclusivement masculin. Mais aujourd’hui le football féminin est en développement », pose d’entrée Félicien Gazon, arbitre en National 3, cinquième échelon du football français. Si le football féminin est loin d’exister depuis seulement cinq ans – son premier match remonte au 30 septembre 1917 – Félicien Gazon touche à un point important : il est présent depuis peu dans le paysage médiatique et le football, au sens large, a longtemps été un sport hétéro-normé.
Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et jusqu’aux années 60 la pratique du football par les femmes est même interdite. Il faut attendre 1970 pour que celle-ci soit intégrée à la FFF.
Sa médiatisation tardive va être impulsée par sa première superstar française, Marinette Pichon, puis, quelques années plus tard, grâce aux performances hors norme de l’équipe féminine de l’Olympique Lyonnais (6 ligues des champions et 2 finales depuis 2011), sous la présidence de Jean-Michel Aulas. Cet intérêt nouveau pour le football féminin s’est ensuite logiquement répercuté sur le nombre d’arbitre femme, puisqu’en 5 ans, leur nombre est passé de 200 à plus de 1000.
Sans visibilité, très peu de vocations possibles
Même si cette exposition médiatique reste incomparable avec le football masculin, celle-ci a désormais le mérite d’exister et de pouvoir susciter des vocations. «La médiatisation du football féminin se met en place. Maintenant que la D1 féminine est retransmise et que l’on voit des femmes arbitres, on peut se dire : ah oui c’est possible d’être une femme et d’arbitrer», expose Stéphanie Frappart. Un point sur lequel Patrcik Lhermite, ex-arbitre international et vice-président de la commission fédérale, abonde : «Aujourd’hui, les filles regardent plus de matchs à la télévision, donc elles ont une culture foot bien plus importante qu’il y a 10 ans.»
Mécaniquement, la Coupe du Monde 2019 pourrait donc booster cette embellie. Si la double variable – une équipe qui organise l’événement et dans le même temps réalise une grande performance – est remplie, cela ne pourra que soutenir l’ensemble du secteur. Le fait que le football féminin soit plus présent à la télévision devrait créer des vocations et donc potentiellement faire apparaître de nouvelles arbitres.
« Ce n’était pas franchement un « rêve » de devenir arbitre, mais plutôt un bon moyen de rester dans le football après avoir arrêté de jouer »
Être arbitre, un second choix
Car pour donner l’envie à la nouvelle génération de devenir arbitre, il faut avant tout que le secteur tout entier du football féminin soit florissant, attractif. S’il y a peu de joueuses, alors le nombre d’arbitre est famélique. «Ce n’était pas franchement un « rêve » de devenir arbitre, mais plutôt un bon moyen de rester dans le football après avoir arrêté de jouer», souffle Emma Hingant, arbitre assistante en cinquième division masculine et centrale en Premier League et 2nd division féminine, en Écosse.
Comme pour de nombreuses arbitres que nous avons interrogées, le fait d’arbitrer est avant tout un moyen d’assister à des matches de très haut niveau et à de grandes compétitions, quand elles ne peuvent pas ou plus être joueuses, pour des questions de niveau ou d’âge.

L’incitation doit aussi venir de l’argent que génère le secteur : «La rémunération moyenne d’un arbitre français homme est de 150 000 euros par an. C’est une rémunération énorme mais dans un football qui dégage autant d’argent c’est normal, commence Pierre Rondeau, économiste du sport. Ça attire la convoitise et ça permet de créer une nouvelle classe d’arbitre professionnel. Pour créer des vocations chez les arbitres, il faut que le sportif soit très bien rémunéré», conclut-il.

C’est pourquoi la FFF développe depuis quelques années, un certain nombre de mesures pour faire gonfler le nombre d’arbitres femmes, en leur promettant entre autres une ascension rapide, ainsi qu’une hausse des indemnités. «La Fédération pousse pour qu’on leur ouvre la voix», glisse Bernard Valsaque, représentant de l’arbitrage du district de Meurthe et Moselle et formateur d’arbitres. Le changement est en marche.

Le football féminin un bon produit pour les chaînes de télévision

Depuis la saison 2018-2019, la D1 de football féminin est diffusée en intégralité sur le chaîne Canal+. Celle-ci a été acquise contre une somme avoisinant les 6M (5,4), tandis que sur la même période les droits télévisés de la Ligue 1 étaient de 740 M. Des droits qui ont même explosés pour la période 2020-2024 pour atteindre une somme légèrement inférieur à 1,2 milliard d’euros. Le rapport est aujourd’hui de 1 pour 123 et va donc considérablement se creuser à partir de 2020.
Pourtant, quand on y regarde de plus près, le rapport en termes d’audience est loin d’être comparable. En novembre dernier, le diffuseur de la D1 féminine profitait de la trêve internationale masculine pour diffuser un dimanche soir en prime time à 21h : l’affiche du championnat, PSG-OL. Résultat, le match a eu une audience record, avec un pic à 836 000 téléspectateurs. À titre de comparaison, le record de la saison précédente en Ligue 1 était un certain OM-PSG, avec un pic à 2,6M. Le rapport est donc de 1 à 3.
«Pour les chaînes de télévision c’est excessivement rentable. Elles payent peu cher pour beaucoup d’audience. 900 000 téléspectateurs pour une chaîne de la TNT c’est énorme ! Donc ça ne peut qu’embrayer sur un développement du football féminin», développe Pierre Rondeau, économiste du sport.
Si le football féminin devient intéressant pour les chaînes alors un nouveau cercle vertueux pourrait opérer. Si ce sport génère plus d’argent alors, mécaniquement, les arbitres seront mieux payés. Ce qui pourrait inciter de nouvelles femmes à devenir arbitre, bien que le facteur monétaire ne soit pas le seul à rentrer en compte.
Le plan de féminisation de la FFF, qu’est-ce que c’est ?
Le Président de la Fédération Française de Football, Noël Le Graët, a établi en 2012 un programme en sept points sur la féminisation de la discipline. Ce projet visait à donner un élan aux femmes dans le football. Il a ainsi confié les clés à sa vice-présidente : Brigitte Henriques, en charge du football féminin. Elle a eu pour mission de rédiger un plan sur quatre ans. Voici les principaux axes qui se dégagent de ce plan.
La valorisation de la place des femmes dans le milieu footballistique
Cette valorisation vise à augmenter de 10% le nombre de femmes par saison dans chaque Ligue. Il ne s’agit pas seulement de footballeuses mais d’arbitres, d’éducatrices et de dirigeantes. Entre 2012 et 2016, le nombre de dirigeantes a augmenté de 27,6% et atteint 34 000. Lors de la même période, le nombre d’éducatrices est passé de 745 à 1005 (+34,7%) et le nombre d’arbitres de 674 à 784 (+16,3%). Une commission de féminisation régionale a été créée dans chaque Ligue et a eu pour objectif de promouvoir l’image du Football féminin pour attirer et fidéliser de nouvelles femmes dans cette discipline.
La volonté de devenir un pays référent en terme de femmes licenciées
Le deuxième axe avait pour objectif d’atteindre les 100.000 licenciées le plus rapidement possible et de fonder 1000 écoles féminines de football. Il s’agit aussi d’organiser une “semaine du football féminin en juin” qui propose des journées portes ouvertes dans tous les clubs où les jeunes filles voudraient s’initier au football. Il y a enfin eu la mise en place d’un dispositif : le “Football des Princesses” à l’école élémentaire, il a permis la favorisation de la pratique du football féminin dès le plus jeune âge. Gaëtane Thiney, joueuse internationale française, en est l’ambassadrice.

L’objectif de jouer les premiers rôles au niveau européen et mondial
Cet objectif a une mission simple : remporter un titre européen voire mondial d’ici 4 ans. L’équipe de France féminine aura l’occasion d’atteindre cet objectif lors de la prochaine Coupe du Monde en 2019. Il y aussi eu l’organisation d’un groupe de travail visant à faire évoluer la Division 1, élite du championnat féminin français. Un pôle régional de formation a été mis en place et s’occupe des domaines suivants : l’organisation d’un match, la sécurité, le projet du club, la gestion financière, la recherche de partenaires… Un accompagnement supplémentaire a servi à pallier le manque de ressource humaines et économiques.
L’innovation des formations
L’ultime axe consiste à définir une politique technique nationale afin d’élever le niveau de jeu du football féminin français. Un pôle espoir féminin a ouvert à Strasbourg en 2013. Il permet à 56 joueuses d’intégrer chaque année les championnats nationaux de D1 et D2 et d’atteindre le niveau international avec 5 entrainements par semaine et un suivi médical régulier.
Ils nous ont dit

Lire l’interview croisée de Stéphanie Frappart et Patrick Lhermite

Lire l’interview complète de Pierre Rondeau

Lire l’interview complète de Bernard Valsaque

Lire l’interview complète d’Emma Hingant

Lire l’interview complète de Laura Georges
